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Princes des êtres Sylvêtres, ils possédaient la beauté des Nymphes, la grâce des félins, la magies des dragons et la force des hommes. Leur vie jamais ne s'achevait, s'ils ne le désiraient point et leur corps restait aussi immmuable que les montagnes, à peine érodées par les âges. On disait que leur malice n'avait d'égale que celle des Fées, mais leur humour était moins cruel. Ils avaient partagé leur savoir avec les premiers hommes qui peuplèrent la planète et hissé un peuple trop orgueilleux sur un trop frêle pied d'estale. Et certains avaient profité bien plus que d'autres des enseignements elfiques sans pour autant changer leur tournure d'esprit. Et ceux là, à présent, dirigeaient le destin du monde. Ils nous observaient avec curiosité, leurs yeux bleus ou verts rivés sur nous, avec un aimable sourire sur leur face. Je lisais du raffinement, dans leurs regard, mais aussi quelque chose de plus sauvage, comme lorsque l'on regarde dans les yeux un chat. Cependant, alors que leur peuple trouvait ses origines dans les racines du monde, je ne vis aucun orgueil en eux. En vérité, leurs pensées m'étaient inaccessibles. Je n'aurai su dire si les choses allaient bien se terminer ou non pour mon épouse et moi-même. Notre guide eut la bonne idée de nous présenter : « Cet homme a guérit le père des pères ! Il a imposé ses mains sur l’arbre et son toucher lui a rendu la vie ! » Les Elfes le toisèrent quelques instants, comme s’ils mesuraient la véracité de ses propos, puis ils me regardèrent un instant, sans pour autant prononcer un seul mot. « C’est une magie que l’on a pas vue en ces bois depuis fort longtemps ! Vous devez bien vous en rendre compte ! Et vous devriez… » Les Elfes firent taire notre petit compagnon et s’adressèrent à nous : « En effet, nos bois n’avaient pas été témoins d’une telle magie depuis plus de trois siècles. _ Les humains se sont approprié notre art, mais ils ne l’utilisent plus que pour répandre des maux contre leurs semblables. _ Ils n’ont jamais vraiment compris ce qu’est la magie. Mais il n’est pas étonnant que cet homme possède de telles dispositions. _ Il y a du sang de fée qui coule dans vos veines, messire, à n’en pas douter. _ Un sang jeune mais vigoureux. _ Et c’est cela même qui vous amène dans nos bois. » J’acquiesçais, sans oser prononcer un seul mot. Ils semblaient tout savoir. Notre guide avait donc réellement fait porter la nouvelle de notre venue par les oiseaux. Encore que les Elfes devaient être perspicaces en temps normal. Leurs espions n’avaient sans nul doute aucun besoin des ordres d’un farfadet pour porter les nouvelles à leurs maîtres. Et il était connu que les Elfes entretenaient une grande amitié avec certains oiseaux. « Vous êtes au bout de votre périple, alors. Votre mère vous attend non loin d’ici, au château de Bulgond. Du moins, c’est ainsi que les êtres fées nomment le terrier dans lequel elles se sont établies. _ Vous trouveriez cet endroit à quelques minutes de marche à l’est si les fées ne vous trouvaient pas avant, ce qui est fort improbable. _ Vous devriez laisser votre cheval ici. Il semble fatigué par votre périple. Soyez certain que nous le traiterons bien. _ Votre femme devrait rester avec nous elle aussi. Les fées sont des êtres facétieux. Il vaut mieux avoir une bonne raison de les rentrer. _ Vous devriez aussi abandonner votre guide ici. Les farces de Gimble sont souvent désagréables ! » Notre petit guide s’offusqua en entendant de tels propos à son égard : « Mes farces ? Désagréables ? Sachez, messires Elfes, que mes farces sont plus douces que le miel et bien plus raffinées que les vôtres ! Et j’ai une dette envers cet humain. Je lui suis redevable, selon les traditions de mon peuple. _ Cependant, votre compagnon devrait aller seul _ Si tel est son souhait, je ne m’y opposerai pas. Mais qu’on ne prétende pas que je lui veux le moindre mal. Ce serait bien malséant de votre part ! » Je remerciai les Elfes, suivant leurs conseils, sauf en ce qui concernait le farfadet Gimble. Il avait une affaire qui l’attendait au château des Fées. Et je ne pouvais l’empêcher de s’y rendre s’il le désirait…
Le Vendredi 03 Décembre 2010Poster un commentaire
Alors que le petit être me félicitait encore et encore pour ce qu’il qualifiait d'exploit, je me détendis. Je savais à présent que mon don exceptionnel fonctionnait sur tout le vivant. Un tel pouvoir aurait dépassé la plupart des mortels. La créature des bois m’annonça ceci : « Messire, votre exploit sera chanté dans chaque bois, je m’y engage. Les oiseaux colporteront la nouvelle. Vous serez l’hôte de tous les habitants du sous-bois, si tant est que votre demande est polie. Les fées vous offriront nourriture, boisson, collier de fleurs et conseils. Messire, au nom de toutes les lois de la natures, pour cent ans et cent jours, je suis votre débiteur. Demandez et vous aurez. » Me voilà une fois de plus hissé par un autre au rang de héros. La chose était douce à entendre, et plus douce encore était cette fierté que je lisais dans son regard. « A dire vrai, une question me brule à présent. Peut-être pourriez vous l’éteindre par un flot approprié de votre sagesse. » « Soit. Voyons ce que votre serviteur peut faire pour vous aider. » « Vous dirais-je la vérité ? Je recherche le peuple fée. Vous en avez parlé, alors peut-être saurez vous où le trouver. » « Ici ou là, messire. Les fées sont comme le vent : inconstantes. » « Il s’agit de ma mère. » « Ah hum ! Dans ces conditions, c’est là une requête tout à fait différente. Vous n’êtes pas dans le bon bois. Chevauchez donc en direction de l’est. Vous trouverez la demeure des fées. Deux recommandations, cependant. Annoncez-vous avant de pénétrer dans le sous bois, ou à jamais la forêt vous engloutira. » « Le conseil semble judicieux. » « La deuxième mise en garde concerne les sources : elles sont la propriété de Malassä, souveraine des dryades. Il serait tout à fait mal venu d’étancher votre soif dans ces ondes sans en avoir reçu la permission. Et il serait bien plus impoli encore de tremper votre corps souillé par votre chevauchée. » « Prodigieux. Ces conseils vous vaudront toute ma gratitude. » « Fort bien. Je la prendrait à la seule condition que vous acceptiez la mienne. » Ce que je fis. Cela incluait, entre autre, que le farfadet nous accompagne une partie du chemin. Il ne savait exactement ce qu’il ferait dans un avenir proche, mais il comptait éventuellement rendre visite à un de ses parents vivant au royaume féérique.
Nous sortîmes de ce bois deux jours plus tard, chevauchant à une rythme lent imposé par notre joyeux compagnon. Nous mîmes deux jours de plus encore avant d'atteindre notre destination. Nous pénétrâmes au plus profond des bois qui se présentèrent à nous, en ayant pris le soin d'annoncer notre présence et même nos intentions. On est jamais trop prudent. Le bruissement des insectes se mua en un intense bourdonnement. Cette clameur nous donna de violents maux de tête avant que nous n'en ayant découvert l'origine. Au dessus de nous, des millions et des millions d'abeilles, de guêpes, de bourdons, de frelons et de papillons s'agitaient frénétiquement autour de fleurs succulentes. En vérité, la forêt n'abritait plus qu'une seule variété d'arbre : Versatilis Arbor. Ceux-ci fleurissent toute l'année. L'hiver, lorsque le foisonnement des insectes se taisait, les elfes et les fées récoltaient à leur tour le précieux nectar. Ils en tiraient toute sorte de produits tels que des alcools doux et sucrés, des pâtisseries moelleuses que leur enviaient tous les mortels, des décoctions médicinales et divers autres liqueurs et produits de beauté. Notre vaillant guide nous menait d'un par sur vers le cœur du bois. Parfois, je croyais entendre quelques joyeux rires dans le lointains et d'autres bien plus proches et intangibles à la fois. Enfin ils apparurent : grands et beaux, tel que les décrivaient les livres... Les Elfes...
Le Vendredi 07 Mai 2010Poster un commentaire
Nous nous mariâmes sans grandes pompes. Juste elle et moi, et ce temple dans cette ville incertaine. Le temps s'écoula plus vite que je ne l'aurai cru et le « oui » fatidique arriva plus tôt que prévu. En pas même un instant, nous devînmes femme et mari et vice et versa. Nous consommâmes nos épousailles comme il se devait, dans une fringante auberge. On nous offrit de prendre la suite royale. Ce fut, tout au plus, correct : le dur sommier me brisa le dos et les oreillers perdaient leurs plumes. Mais ma femme se tenait à mes côtés et cela compensait toutes les guignes de ce monde, et des autres, si tant est qu'ils existent au delà des barrières de l'infini. Ceci fait, nous partîmes en direction du sud lointain, là où les légendes se mêlent à l'histoire. On parle de châteaux volants, de magiciens puissants, de terribles ogres, de banquets sylvestres, de villages oubliés ou perdus, de démons et de merveilles. Le sud demeure une terre barbare. Les quelques seigneurs qui se revendiquent un droit à la terre peinent à fédérer leurs paysans, plus enclins à faire des offrandes à d'antiques dieux qu'à celui qui entretient leurs fermes. Des clans de satyres parcourent les bois de long en large, se battant sans répit contre les bucherons qui voudraient abattre leurs arbres. Il faut dire que les nymphes élisent volontiers domicile dans les troncs, les joncs, les fougères et autres arbustes. Et les satyres apprécient les nymphes. Bref, je m'en allais retrouver ma mère, si la chose était encore possible. Sur des lieues et des lieues, des paysages merveilleux s'enchainèrent : cascades d'onde cristalline qui bruissaient doucement tandis que le vent jouait de la flûte dans les roseaux creux, nuée d'arbres aux troncs dorés abritant une flopée d'oiseaux aux couleurs chatoyantes, myriades d'insectes chantants de jour comme de nuit ainsi qu'une multitude de visions magnifiques dignes des histoires de jadis. La nature, ici, semblait chanter. Aucune trace de vie humaine, aucune route. Nous avions choisi de ne pas les suivre. Après tout, les fées n'empruntaient que très rarement les grands axes. Lorsqu'elles le faisaient, elles ne pouvaient s'empêcher de jouer quelques vilains tours aux voyageurs. Ces derniers avaient fini par prendre pour ennemie toute fée qu'ils croisaient. Comment voulez vous, par la suite, que fées et hommes s'aiment et se mêlent ? Je me souviens encore de ces bois dorés que nous traversâmes. Les arbres semblaient nous observer. L'atmosphère s'était emplie de suspicion. On eut dit que la forêt ne nous faisait pas confiance. Et, je dois dire, que cela était réciproque. Nous étions nerveux à l'idée d'une éventuelle attaque. Je n'aurai pas apprécié avoir à dégainer... Alors que la sensation de faisait de plus en plus oppressante, nous débouchâmes sur une clairière lumineuse. L'herbe poussait sans entrave et les fleurs, ô combien nombreuses fleurs, possédaient des couleurs que je n'avais encore jamais vues. Je ne saurai décrire ce spectacle. Au centre de l'espace occupé par ce foisonnement végétal se trouvait un arbre au tronc gris. Le pauvre m'apparut au premier abord comme complètement desséché, racorni, rabougri. Quelle hideuse vision au sein de ce paradis, me suis-je dis. Et, poussant ma monture à s'approcher un peu plus, je me rendis compte que le pauvre végétal souffrait d'une terrible blessure : une profonde entaille balafrait son tronc. La sève avait abondamment coulé. Quel monstre avait pu commettre une telle abomination ? Quelle démence avait pu pousser un être à défigurer ce lieu de paix ? Quelle ignominie habitait un tel démon ? Un pauvre petit être se tenait devant l'arbre, agenouillé. Il pleurait depuis longtemps, semblait-il. Je descendit de cheval et m'approcha de cette créature. Pour la première fois de ma vie, j'étais en présence d'un farfadet. La petite créature avait de grandes oreilles en forme de feuille de laitue et de grands yeux noirs. Les larmes coulaient le long de ses joues creuses. L'apparition sylvestre se retourna d'un bond. Son ouïe fine l'avait prévenu de ma venue. Il lança sur moi un doigt accusateur : « Tu as tué l'esprit des bois ! Tu as tué le roi de la forêt ! L'arbre de vie ! La source de tout ce qui rampe, grouille, pousse, niche et vit dans ces bois ! » « En vérité, messire farfadet, je ne suis en rien responsable de cette horreur sans nom ! » « Si ce n'est toi, c'est un des tiens, ce qui est, en somme, équivalent. » Il s'approcha de moi, bien décidé à en découdre. Les farfadets n'avaient rien de guerriers brutaux. Mais leur magie valait largement celle des fées, quoiqu'un peu moins déroutante. Ils avaient, disait-on, jadis appris des dragons. « Messire, c'est une méprise, je ne suis dans ces bois que depuis quelques temps. Je n'ai pu commettre tel forfait. » « C'est un humain qui a commis cette faute, c'est à un humain de payer. » « Certes. Ou alors c'est à un humain de réparer les dommages que son cousin a causé. » « Réparer ? » Je m'approchai de l'arbre avec lenteur, sans geste brusque. Ma monture restait en arrière, sous la protection bienveillante de ma femme. Le farfadet murmura la formule d'un sort à toute vitesse mais, dans sa précipitation, il ne prit pas suffisamment de temps pour viser et la magie me manqua. « Ne fais plus un pas, homme. » « Laissez moi approcher, gardien vertueux du sous bois. Je vous l'ai dit, je ne veux que réparer l'acte qui fut commis ici. » Il me toisa, jugeant de ses yeux incandescents l'homme qui lui faisait face. « Je vous promets que je peux réparer cela, s'il reste une étincelle du souffle vital au creux de ce vénérable tronc. » Il me jaugeait, ses oreilles s'agitant comme pour détecter un éventuel mensonge. « Qu'avez vous à perdre ? L'arbre ne pourra pas être dans un état pire que celui ci. » « Certes. Approche donc, humain. Cependant, dépose ton épée auprès de ton cheval. » Je m'exécutai, sans hésitation, puis je m'approchai de l'arbre calciné. Les yeux du farfadet ne me lâchèrent pas un instant. Ils me perçaient, cherchant la moindre faille qui pourrait témoigner d'une trahison à venir. Le pauvre végétal avait dû souffrir mille tourments. Qui avait pu être assez stupide pour commettre une telle faute ? Je posai ma main sur son tronc. Ma paume noircit tandis que l'écorce abimée commençait à s'effriter. Cependant, je le sentais, l'arbre luttait encore pour sa survie. Avec l'acharnement des derniers instants, mais il s'accrochait fermement à ce monde, s'enracinant avec vigueur dans la vie. Le farfadet se campa à côté de moi. Je fermai les yeux. Une douleur terrible s'empara de moi. Des cloques apparurent sur ma peau avant même que j'eus songé à me concentrer. L'arbre avait tant besoin de secours que mon corps avait de lui même engagé l'union difficile et curative entre le végétal meurtri et moi-même. Les cloques recouvrirent l'ensemble de mon corps ; ma peau noircie tomba. Ce fut au tour de mes muscles de se consumer puis de mes os. Alors que mon esprit croyait mon corps en flamme, lentement mais surement, des bourgeons se formèrent sur les plus hautes branches, puis des feuilles. L'arbre poussa de plusieurs mètre alors que son tronc reprenait peu à peu sa couleur d'autrefois. Lorsque l'arbre fut totalement guéri, ce qui restait de moi tomba à ses pieds. Mon esprit demeura quelques instant aux portes de la mort puis mon corps se reforma peu à peu. J'ouvris les yeux pour voir le visage de ma femme, sa chevelure de feu encadrée par une myriade de feuilles verdoyantes. Non loin de là, sautillant dans une sorte de danse étrange autour de nous, le farfadet s'écria : « C'est un miracle des temps anciens ! »
Le Samedi 16 Janvier 2010Poster un commentaire
La route fut longue de ces contrées lointaines jusqu'à la ville, mais nous gardâmes courage et espoir. Cela nous amena parfois à fouler des chemins méconnus et improbables, dont certains nous enivrèrent plus qu'une demi-douzaine de coupe d'hydromel. La joie me poursuivait bien souvent me rattrapait sans que je ne puisse m'en défendre. Et elle m'enlaçait tout autant que toi, amante douce et tendre. Tu aurais pu ressentir de la jalousie mais toi aussi tu te trouvais dans défense face devant cette douce folie qui s'était emparée de nous. Toi, dont le regard m'avait aussi profondément que complètement ensorcelé. Nos cœurs ne faisaient qu'un tandis que nos esprits se mêlaient plus encore que nos corps. Mon avenir, à présent, c'était toi et rien d'autre. Et je ferai tout pour qu'à jamais dans tes yeux brillent cette flamme. Ce brasier ardent qui habite ton regard et l'habille mieux que n'importe lequel des maquillages que tu pourrais mettre. Ce feu qui me montrait à quel point tu me trouvais exceptionnel. Bientôt, nous devrions nous marier. La cérémonie serait sobre, sans tes parents qui étaient restés au village. Cependant, ton père et, plus important encore, ta mère m'avaient accordé ta main. Ta sœur aurait bien voulu de moi pour époux, mais elle avait très vite compris que tout mon être t'appartenait déjà. Et ces lueurs multicolores nous habitaient désormais, nous guidant sur un chemin plus lumineux. La cité s'offrit à notre bonheur. Les gens nous observaient, parfois jaloux de notre idylle. Certains hommes ne voyaient en toi qu'une souillon, une paysanne peu digne du chevalier que j'étais. Ô ma princesse vêtue de haillons, tout cela allait changer. Je te prodiguerais les meilleurs soins, t'achèterais les plus beaux atours et te couvrirais des plus prestigieux cadeaux. Ta beauté, sans égale, jusqu'alors couverte de saleté, serait révélée aux yeux du monde. Tu brulerais tous les yeux et les cœurs de ceux qui n'avaient su te comprendre et te voir comme je l'avais fait. « Eh ! Chevalier ! » Qui m'interpelait donc ? « Je suis là, par terre. » Nos yeux se portèrent sur le brave homme, celui que les années avaient érodé peu à peu comme la pluie efface une montagne. Il avait du être beau, avant. Peut-être même était-ce un homme noble. Cependant, les immondices dans lesquels il avait élu domicile l'avaient rendu autre. Cela l'avait tout autant détruit qu'une vie de labeur et de combats. « Eh bien ! Que nous vaut l'honneur ? Combien de temps cela fait-il depuis la dernière fois ? Huit ans qu'un chevalier n'a plus passé les portes de notre cité. Huit ans. Que nous vaut l'honneur de votre visite, messire ? » Le vieil homme avait les yeux étrangement fixes. Il ne nous regardait pas. Toute son attention semblait portée plus loin, à l'infini. Ma fiancée s'écria : « Vous êtes aveugle ! » « Et vous êtes fiancé. Chacun son handicape. » Nous le regardâmes, étonnés. Avait-on mentionné que nous nous étions séparés de notre vie sauvage pour nous marier ? « Ce n'est dont pas le charme exceptionnel de notre cité qui vous a convaincu de venir ? Vous n'êtes ici que pour profiter de certaines commodité qu'elle vous offre, pour vous marier. Quel dommage ! Il y a tant à voir ! Vous savez, les beautés de cette ville sont illimitées. » Qu'en savait-il ? Il ne voyait rien ? « Ah, mais mademoiselle semble toutes les surpasser. Il est vrai que vous avez de la chance, messire. Une si belle enfant. C'eût été une terrible perte que de la voir étreinte définitivement par ses maux. » Il en savait tant sur nous que c'en était troublant. J'avais entendu parler de certains prophètes, de devins et de gens ayant des dons de voyance particulier. J'avais même consulté un oracle par le passé, afin de connaître la destinée du épée légendaire, Épine. Le destin avait voulu qu'elle ne fut jamais mienne. Elle devint la propriété d'un bien meilleur chevalier que moi, que j'eus la joie de compter parmi mes compagnons d'armes lorsque nous sauvâmes le monde. L'aveugle souriait, comme s'il pouvait voir nos visages étonnés. Et, soudain, une idée germa dans mon esprit. Je pouvais le soigner, lui rendre ses yeux. Mon don pouvait l'aider. Ce don exceptionnel qui me rendait moi aussi si différent. Je pouvais lui rendre les couleurs, ajouter de la lumière à son obscurité. C'était en mon pouvoir. J'avais moi aussi cette chance : celle d'être béni par le destin. En mon for intérieur, je louais les batifolages de ma mère. Sans cela, je n'aurai pas eu la chance de naître. « Monsieur, s'il vous plait, écoutez moi. Je peux vous rendre vos yeux. Vous ne serez plus jamais aveugle. » Il émit un petit rire, comme amusé par ma proposition. Loin d'être offensé, je décidai de l'écouter. « Aveugle ? Mes yeux vont très bien. Je n'ai jamais aussi bien vu que depuis que j'ai perdu ma vision physique. Je perçois les choses, messires. Plus que je ne les vois, elles viennent à moi comme des sensations, des présages. L'avenir s'écoule en moi et m'emplit jusqu'à ce que je trouve quelqu'un sur qui le vider. » « Alors vous ne voulez pas voir ? » « Ma condition me convient parfaitement. Vous comprendriez si vous étiez à ma place. Et puis, je doute que vous puissiez réellement m'aider. Je ne suis pas malade. Et je n'ai aucune affliction de quelque genre que ce soit. En vérité, j'ai une façon de regarder qui est autre. Ne vous en faites pas pour moi. » « Mais... » « Cependant, dès lors que vous serez mariés, rendez-vous plus au sud. Des réponses à vos questions pourraient se trouver en ces lieux. » « A mes questions ? Quelles sont-elles ? » « A vous de les trouver. Je ne peux vous apporter que le moyen d'obtenir les réponses, pas celui de connaître les questions... » Nous le dévisageâmes sans comprendre. Ô combien il me parut sérieux en cet instant. Plus encore que auparavant. Peut-être qu'au sud se trouveraient des gens qui avaient besoin de mon don. Peut-être que je pourrais les aider, tous. Nous échangeâmes un regard, ma fiancée et moi. Nos yeux se lièrent un instant, cherchant à décrypter en l'un ou en l'autre des signes d'une quelconque compréhension du propos de notre interlocuteur. Tel ne fut pas le cas. Et, lorsque je tournais mon regard là où se tenait le vieil homme, je constatai avec stupeur qu'il avait tout bonnement disparu. Aucune trace de lui, ni de ses guenilles. Ne restaient plus que les immondices et les ordures dans lesquelles il dormait probablement. La magie était-elle une fois de plus à l'œuvre ? Nous nous détournâmes de ce lieu, et je lançai mon cheval au pas afin de nous enfoncer plus profondément encore dans la cité. Nos yeux fouillaient les alentours, à la recherche du vieillard puis, par la suite, d'autre chose. Il nous fallait trouver un temple...
Le Mercredi 08 Juillet 2009Poster un commentaire
Fut un temps où ce monde allait moins mal. Il faut dire, aussi, que mes compagnons et moi avions tout donné pour cela. Nous étions six, liés par un pacte tacite. Nos objectifs, du moins sur le long terme, concordaient : nous espérions guérir le monde. Mais, lorsque nous avons finalement cru parvenir à nos fins, nous nous séparâmes, dissolvant notre petite communauté. Jamais plus je ne les revis. Pour ce qui est du monde, il se porta bien un temps puis, à mon grand damne, il sombra pour revenir à son état précédent. Une rechute. Et, depuis, j'œuvre à nouveau pour sa guérison. Mon père était un gentilhomme, un peu trop attaché à son château à mon goût. Et pourtant, il avait su séduire ma mère, je ne sais comment, par le passé. Un vrai miracle, en quelque sorte. En effet, elle, une fée ou une sorcière, en tout cas quelque chose d'approchant, s'enticha de cet homme fainéant et complètement contaminé par le système. Leur idylle ne dura pas, mais, probablement en raison de la fibre féérique qui résidait en elle, ma mère me laissa aux bons soins paternels. Celui-ci se débrouilla comme il pu avec ce qu'il avait, c'est à dire de nombreuses choses et, pourtant, j'eus le sentiment qu'il aimait plus son château que son fils. Mon sang, en parti surnaturel, ne m'octroya ni l'avantage de la beauté, ni celui du charisme et encore moins de l'intelligence. Tout cela, je l'avais en quantité raisonnable. En vérité, je crus finalement, étant plus humain que fée, que mon père avait inventé cette partie de ma vie qui avait précédé ma naissance. Je n'ai jamais excellé nul part, sans pour autant être trop mauvais ailleurs. En fait, on peut me qualifier de moyen, simplement moyen. Je manie les lames de manière raisonnable, mieux qu'un paysan, à n'en pas douter, et moins bien que mes pairs chevaliers. A dire vrai, je ne pense pas me tirer vivant d'un duel contre un autre membre de la noblesse porteuse d'épée. De ce fait, je ne tirai ma lame qu'en cas d'extrême urgence, même si, bien sur, je ne me servais d'elle que pour dissuader mon adversaire de tirer le fer avec moi. Jusqu'à présent, aussi étrange que cela puisse paraître, cela a plutôt bien fonctionné. Pour conclure tout cela, ma mère avait beau être une fée, aucune de ses compagnes n'avait daigné se pencher sur mon berceau. J'avais quitté le château paternel avec pour secret désir de retrouver ma mère, si tant et qu'elle fut ce qu'on m'en avait dit, ou, à défaut, de rencontrer le peuple fée. Mes espoirs furent déçus car jamais je ne trouvai de trace de ces villes féériques. Tout au plus quelques légendes. Et le hasard fit que j'entrai en contact avec cette compagnie. Nous nous rencontrâmes à Avalon et nous jurâmes que ensembles nous guéririons le monde. Nous étions jeunes et quelque peu naïfs, et nous crûmes réussir. Puis nous retournâmes chacun à nos occupations respectives. La mienne consistait à soigner ce qui devait encore l'être. Et, depuis je compris que nous avions en réalité échoué. Trop de choses encore avaient besoin de cette cure que je dispensais autour de moi. L'humanité était encore sale, hideuse en fait, et le monde souillé. Cependant, à force de guérir, je découvrit que je pouvais le faire au sens propre. C'était au printemps. Je parcourais une contrée lointaine, toute proche, d'après mes souvenirs incertains, du manoir de l'un de mes anciens compagnons d'arme, Sire Pompom, me semble-t-il. Mais je n'étais pas le seul à parcourir le pays : la peste ravageait les lieux, prenant dans sa froide étreinte hommes, femmes, enfants, vieillards. Personne ne semblait épargné. Je me trouvais bien loin de chez moi, si un tel lieu existait encore. Une enfant m'apostropha. Tout le village avait périt déjà. Les morts n'étaient plus enterrés depuis longtemps et plus personne n'était en mesure de brûler les corps. Ne restaient que son père, sa mère et elle en tant que personnes saines. Le fléau s'était chargé de s'emparer de tout le reste. Elle me supplia de l'aider, de faire quelque chose pour sa grande sœur. Je lui dis que je n'étais qu'un chevalier errant, que je ne pouvais pas lutter contre la maladie et que je doutais même de pouvoir lutter contre quoi que ce soit. Cela lui fit tant et si bien monter les larmes aux yeux que, pour toute la pitié qu'elle avait sur insuffler en moi, je me décidait à la suivre chez elle, sans toutefois promettre de parvenir à quoi que ce soit. Elle me mena à une petite chaumière, en bordure de la cité. Je fus accueilli par le père, en effet sain. Du moins, en ce qui concernait son corps. En guise de salutation, il me lança : « Ce sont les rats ! Ce sont les rats ! » La petite m'expliquerait par la suite que les rats étaient sortis de leurs trous pour venir mourir dans la rue et dans les maisons. La peste les avait suivis. « Ce sont les rats ! » Le pauvre homme était en proie à un tel chagrin, couplé avec le choc d'être parmi les rares rescapés du fléau qu'il semblait que sa raison avait vacillé. Il ne cessait de répéter cette phrase à qui s'intéressait à lui, comme si cela pouvait changer quoi que ce soit à la situation. Son crâne dégarni, ses yeux cernés et sa barbe mal taillée lui donnaient des allures de mourant. Guidé par la petite main de la gamine, j'entrai dans la maison. L'intérieur était sobrement limité au strict nécessaire, si l'on omettait la poussière et la crasse. Une petite femme pleurait au milieu des souillures, penchée sur le corps à demi-inconscient d'une malade. Ladite grande sœur. Déjà, elle portait les bubons. Elle n'en avait plus pour très longtemps. La fillette me fit m'approcher jusqu'au chevet de sa sœur. La mère, entre deux sanglots, parvint à me supplier, comme si j'étais médecin : « Sauvez ma fille, je vous en supplie, sauvez la. » Que pouvais-je faire sinon tenter de donner un peu de faux espoirs, de ceux que l'on contre-faits quand on n'a pas d'autres choix ? Je posai ma main sur le front brulant, comme si cela pouvait l'aider. Peste, pourquoi arrachais-tu des enfants à leurs parents ? Soudain, ses yeux s'ouvrirent et son regard plein de fièvre me scruta puis se planta dans le mien. Et c'est alors que je compris. De telles merveilles ne pouvaient pas s'éteindre ! C'était inacceptables ! Je ne pouvais permettre une telle injustice. Cette jeune femme vivrait ! Même si pour cela je devait défier la mort elle même ! Et il se produisit quelque chose. La jeune femme gardait son regard dans le mien, tandis que ma main ne pouvait se détacher de son front. Sa fièvre semblait tomber. Sa respiration semblait plus aisée. Et, à mesure que ce phénomène la gagnait, je commençais à me sentir mal. Ma vue se brouillait tandis que je sentais les premiers frissons de la fièvre qui me prenait. Mes muscles et mes articulations se firent douloureux tandis que ma tête semblait sur le point d'exploser. Il fallait que je m'assoie, mais je ne pouvais détacher ma main de son front. Je manquai de défaillir, mais je sentais qu'il ne fallait pas que je perde le contact avec elle. Puis je sentis les bubons tandis que les siens devaient se résorber. Je sentais la peste couler en moi comme un fleuve que l'on aurait trop longtemps retenu par un barrage dont on aurait, enfin, ouvert les vannes. Lorsque je fus complètement atteint par les maux de la jeune femme, au regard à présent tout à fait apaisé que surpris, et toujours aussi merveilleux, il sembla que mon corps démarra un nouveau processus. Il élimina tout doucement mais méthodiquement la maladie que je venais de contracter. Bientôt, la fièvre tout autant que les bubons disparurent. Nous étions tous deux guéris ! Se peut-il que nous, humains, désirions tous les même chose ? Et si certains d'entre nous parvenaient à l'obtenir, qu'en feraient-ils ? Nous voulons tous devenir quelqu'un, mais pas seulement. Nous aspirons tous à émerger de la masse de nos semblables et à devenir exceptionnels. Et ceux qui prétendent le contraire ne font que se voiler la face car par ce biais, ils se démarquent tout autant du commun des mortels. Et, le fait d'être parvenu à la sauver, cela faisait-il de moi quelqu'un d'exceptionnel ? Et je compris qu'à ses yeux, au moins, exceptionnel, je pouvais l'être... A ses yeux qui ne me quittèrent plus à partir de cet instant... Tags associés : Chapitre, exceptionnel
Le Jeudi 23 Avril 20091 commentaire(s)
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